Au bord des mots, lectures sur un rocher

La guerre de Troie n’aura pas lieu

Jean Giraudoux (auteur). 1935 (VF), 1972 (VF), 185 p.  Le Livre de Poche. Théâtre – Historique – Humour. 4,27€.

C’est la promesse qu’Hector, fils aîné du roi Priam, fait à son épouse, la sage Andromaque, à son retour de guerre. Comme l’histoire – ou la légende nous l’a appris, cette guerre serait le résultat de l’enlèvement d’Hélène, reine de Sparte, par le frère cadet d’Hector, Pâris, non moins célèbre héros de l’épisode de la pomme d’or. Attribuée à Aphrodite, déesse de l’amour, au lieu d’Athéna, déesse de la sagesse, ou Héra, épouse de Zeus, Pâris s’est donc attiré les foudres des deux autres.

Hector lui fait remarquer d’ailleurs « Tu as aussi fait un beau coup ce jour-là! », car dans la guerre à venir, Athéna et Héra seront leurs ennemies, et se faire un ennemi de la déesse de la guerre et de l’intelligence, soit la première, ça n’est vraiment pas malin. Hector va donc, par tous les moyens, tenter d’empêcher cette guerre, quitte à mentir et subir de nombreux affronts, voir commettre lui-même l’irréparable, en un geste désespéré qui va se retourner contre lui.

Cette pièce de théâtre est un de mes plus beaux souvenirs de lycée ^^ lorsque j’étais en 1ère, une de mes camarades de classe m’a annoncé que notre professeur de latin allait monter un club de théâtre. Je n’avais jamais entendu parler de ce titre, ni même de l’auteur, mais dès l’instant où on m’a annoncé le début, la guerre de Troie, j’étais partante, amoureuse de mythologie comme je l’ai toujours été.

Si on m’avait dit qu’elle était transposée de manière « moderne », au niveau du langage entre autres, je l’aurais peut-être reposée bien vite. Heureusement, je n’en ai rien fait ! Même maintenant, près de six ans plus tard, je me délecte toujours autant de cette lecture. J’ai du mal à passer une scène sans éclater de rire, comme avec les vieillards qui acclament et regardent Hélène en petits voyeurs, ce qui est très drôle jusqu’à ce qu’on apprenne qu’ils ne sont pas seulement des petits vieux mais le Conseil de Troie … Troie va mal, en effet.

J’ai aussi un mal fou à ne PAS croire au titre à chaque fois que je relis le livre : je suis toujours persuadée qu’Hector aura gain de cause, qu’il fera mentir l’histoire, qu’il triomphera de TOUS les autres personnages.

Hector est un de mes personnages préférés (et cela n’a bien sûr rien à voir avec le souvenir que j’en ai de celui qui interpréta ce rôle ^^), ses commentaires (celui à Pâris sur son jugement, par exemple, ou toutes ses remarques de style grand frère), tout comme Cassandre, personnage ironique et détaché par excellence, qu’on voit à sa réplique finale. Cassandre, depuis le début, sait ce qui va se passer, sait que la guerre de Troie aura bel et bien lieu, connaît le sort de sa famille et de la cité de Troie. Et tout ce qu’elle dit, c’est une jolie formule, bien digne « La parole est au poète grec. ». D’un côté, il faut la comprendre: pourquoi s’embêter et gaspiller sa salive quand elle sait pertinemment que personne ne la croira ?

Malgré tout ce temps et des relectures successives, je découvre encore parfois certains personnages, Hélène, par exemple, et sa volonté, comme elle a l’air, malgré l’amour infini qu’elle professe pour Pâris, de ne pas tenir à lui tant que ça, et Hector n’a pas besoin de dix pages pour la persuader de partir, surtout quand il lui demande « Vous ne venez pas de me dire que vous n’aimez pas très particulièrement Pâris », à quoi elle répond : « Vous interprétez. Enfin, si vous voulez ». Si elle l’aimait autant qu’elle le lui a affirmé quelques pages plus tôt (« Je t’adore, chéri »), elle n’aurait pas cette réaction. Mais bon, j’admets sans peine que si elle était éperdument amoureuse, et Pâris aussi, je me serais sans doute ennuyée. Ce point de vue sur la relation entre le couple mythologique par excellence m’a beaucoup plu aussi ^^ pas de Roméo et Juliette ici.

Et lors de cette dernière lecture précisément, Ulysse m’a particulièrement interpellée. Ulysse était à l’époque joué par une jeune fille d’un an ma cadette, très gentille, donc j’avais naturellement collé certaines caractéristiques et qualités de l’interprète sur le personnage. Cependant, il y a quelques semaines j’ai acheté cette nouvelle édition, des Petits classiques Larousse, avec des commentaires sur l’auteur et les personnages. Je me suis rappelée l’intelligence et la ruse du personnage à ce moment, et je me demande s’il n’a pas carrément tendu un piège à Hector, d’abord en sous-entendant que s’il part bien vite, c’est à cause d’Andromaque (ou comment provoquer la défiance d’Hector, entre autres):

ULYSSE : […] Vous savez ce qui me décide à partir, Hector ?

HECTOR : Je le sais. La noblesse.

ULYSSE : Pas précisément … Andromaque a le même battement de cils que Pénélope.

Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qu’il a laissée derrière lui et ne retrouvera que dans vingt ans. Et puis aussi, celui qu’il emmène avec lui au palais, franchement … Oiax est un personnage hilarant, vraiment, surtout quand il distribue des gifles à la ronde (Hector, puis Demokos, poète notoire et chef du Sénat – et obsédé par Hélène, accessoirement), mais pour une mission diplomatique sérieuse, emmener un gouailleur pareil, violent et porté sur la boisson … vous n’allez pas me dire qu’Ulysse, avec son intelligence, ne l’avait pas prévu. Je pencherais pour le contraire. Et Ulysse est sensé être là pour reprendre tranquillement Hélène, être dans le « camp » des pacifistes. Vu ses dernières paroles à Hector et son comparse, on peut se poser la question.

Le vocabulaire est simple en règle générale, mais parfois Giraudoux s’amuse à créer des mots, comme le vocabulaire de navigation et la pseudo insulte des Grecs au Troyens (la voile au ramat et non à l’écoutière), le discours de Busiris sur les « manquements aux règles internationales » est un peu confus ce qui ajoute surtout au ridicule du personnage comme celui du Géomètre plus tôt dans le récit, dans lequel il définit Hélène comme essentielle au pays ; pas pour Pâris, ce qui serait assez compréhensible, mais pour le pays en lui-même, pour le paysage même et tout se mesure par rapport à elle. Vous avez dit démesuré ?

Giraudoux a écrit cette pièce en 1935, durant l’entre-deux guerres, et c’est ce moment qui est représenté. Hector revient de guerre, qu’il considère la dernière, et il compte bien signaler la fin des guerres en fermant des portes spéciales, les portes de la guerre, qui restent fermées en temps de paix. Il y parviendra un temps, mais ensuite advient ce que l’on sait et elles sont donc rouvertes. Cependant, il est persuadé que malgré les menaces actuelles, ce sera bien la dernière guerre, malgré l’ennemi grec bientôt dans leur port, malgré les prédictions de Cassandre et les affirmations d’Hélène qu’elle ne se voit pas être rendue aux Grecs. 1935 : l’Europe bout et Hitler frotte les allumettes …. Mais non, une nouvelle guerre n’aura pas lieu.

La Guerre de Troie n’aura pas lieu est un moment de lecture délicieux, qui ne m’a jamais déçue ou ennuyée, ma pièce de théâtre préférée, celle qui m’a donné envie de découvrir d’autres œuvres de Giraudoux. Pour moi, cette pièce a toujours été portée par ses personnages, Hector le premier, qui essaie de faire bouger les choses, et par un humour léger et pétillant, qui masque des thèmes plus profonds comme la guerre, le pacifisme, le destin et la fatalité.

8 commentaires sur “La guerre de Troie n’aura pas lieu

  1. Très belle critique, et je suis ravie de voir que je ne suis pas la seule à avoir un coup de cœur pour Hector. J’aime ce qu’il représente ; du coup tu me donne envie de relire cette pièce 🙂

  2. J’en suis ravie ^^ et je suis heureuse qu’il ne soit pas seulement un personnage sérieux mais qu’il ait aussi beaucoup d’humour. Merci de ton commentaire ^^

  3. Je me souviens de cette pièce de théâtre qui m’a réconcilié avec ce genre (j’avais fait une overdose de Molière, que j’ai fini par détester). Ça fait un bout de temps que je l’ai lu, tu m’as donné envie de la relire ! ^^

  4. Une pièce que je n’ai jamais lue ! Je n’ai pas vraiment aimé Hector dans l’Illiade, même si je ne le déteste pas non plus. Et c’est là que j’ai appris à quelque part détester Ulysse, que j’avais adoré petite dans l’Odyssée. Depuis je vois l’Odyssée très différemment… (Homère change des versions jeunesse allégées, aussi ! :p)

    1. Je crois qu’effectivement il y a une toute petite différence entre Homère et les versions jeunesse 😛 Mais Hector et Ulysse sont différents, ici, ils ont une personnalité plus moderne. Je te la conseille, l’humour pourrait te plaire ^^

Chuchoter aux quatre vents

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