Au bord des mots, lectures sur un rocher

Chroniques du pays des Mères

Elisabeth Vonarburg (autrice). Sumo (illustration). 1990, 2008 (VF), 625 p. Alire. Science-Fiction. 9,90€.

Au Pays des Mères, quelque part sur une Terre dévastée du futur en train de se remettre lentement, les hommes sont très rares. Seules les Captes des Familles, les Mères, font leur enfantes avec les Mâles. Les autres femmes doivent utiliser une forme hasardeuse d’insémination artificielle.

Lisbeï et Tula ne s’en soucient pas trop : filles de la Mère de Béthély, elles grandissent ensemble, sœurs et amies. Devenue « exploratrice », Lisbeï accomplira un autre de ses rêves : découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères. Mais certains rêves sont difficiles à vivre…

Ce livre, c’est un choc. Surtout au contact de la marée de dystopies qui sortent en jeunesse ou young adultes et qui sont plus centrées sur les sentiments de la jeune et pétulante héroïne et de l’immanquable jeune héros. Certes, Elizabeth Vonarburg aborde les sentiments de ses personnages, mais c’est loin d’être le seul élément vu.

L’auteur s’attache à décrire tout un univers. J’en ai été bluffée. Certes, c’est long, mais on ne peut pas se détacher du livre avant de savoir exactement où ses pas, sa différence, vont porter Lisbeï. Avec elle, on découvre le pays des Mères, des garderies des petites mosta (venant d’almost, presque, les presque personne parce qu’avant sept ans, les enfants ne comptent pas en Litale, dû à la Maladie qui en emporte tant et ne semble pas avoir de raison pour débuter chez unetelle ou unetelle, la seule affection qui reste dans cet univers) aux Mauterres (ces terres dangereuses) en passant par la Schole d’Amsterdam où l’héroïne poursuit ses études lorsqu’elle ne peut plus rester à Béthély.

On aborde des aspects aussi divers que la famille, les relations entre les membres de la société, ses traditions, le poids de l’Histoire, sa confrontation avec des découvertes archéologiques récentes (comment réagir lorsque des trouvailles prouvent qu’un personnage historique presque idolâtré est plutôt idéalisé et que tout un pan de l’Histoire est différent de ce qu’on pensait ?). Je ne m’attendais pas à cet aspect, à ses oppositions entre tradition et révélations sur l’Histoire. Bien sûr, j’ai aimé découvrir l’histoire du pays des Mères, (ainsi que le fait, comme les Éveilleurs, qu’il se situe dans notre futur lointain, une fois encore, je pensais qu’il s’agissait d’un tout autre univers), je n’aurais pas été contre un peu plus de précisions ^^

La fin est pour le moins surprenante et apporte une petite touche fantastique à l’ensemble du récit, qu’on a presque envie de relire pour pointer tous ces petits détails qui font de l’épilogue une surprise. C’est un peu difficile à comprendre, voire à croire, mais j’ai préféré me laisser porter par cette fin sans trop me poser de questions (ma capacité étant bien entamée déjà par les réflexions du corps du récit !).

En plus de ces interrogations bien posées, j’ai été soufflée par le travail sur le langage. Je ne m’y attendais absolument pas. Dans cette société matriarcale, à très faible proportion de mâles, la divinité, la présence environnant le roman est appelée Elli. Je me suis longtemps demandée d’où le nom pouvait venir, et puis j’ai pensé à la combinaison d' »elle » et « il » … ça n’a l’air de rien, comme ça, mais ce n’est pas le seul « jeu de mot » utilisé, surtout dans la constitution du vocabulaire du pays des Mères après notre époque. Il y a la province d’où Lisbeï est originaire : le Litale, par exemple. Dans tout le livre, on trouve des exemples de mot-valises ou emprunts à d’autres langues puis légèrement détournés (frangleï), comme par le temps, pour former le vocabulaire courant des Ruches. Je me suis demandée si l’Angresea n’était pas l’Angleterre …

J’étais un peu inquiète avant de le lire, justement sur le point du vocabulaire : l’auteur est québécoise, j’avais un peu peur de rencontrer des expressions typiques et de ne pas bien comprendre !

Un détail impressionnant également : tant que l’héroïne se trouve en Litale, et par la suite elle a du mal à se défaire de cette pratique linguistique, elle utilise le pronom « elle » pour tout, y compris ce qui est masculin pour le lecteur. Je ne sais pas si l’auteur a pu penser à chaque utilisation de ce petit mot à utiliser le bon ou si une grande relecture  a dû être faite en fin d’ouvrage, mais je n’ai jamais trouvé de coquille dans cet aspect !

J’ai juste été un peu déçue de l’arrêt du récit avant l’épilogue, je m’attendais à poursuivre encore les aventures de Lhisbeï.

Ce détail mis à part, c’est une lecture époustouflante.

6 commentaires sur “Chroniques du pays des Mères

  1. Ca a l’air riche et intéressant mais j’ai l’impression que c’est typiquement le genre de récit qui me mettrait très mal à l’aise… Je suis pas trop dans la dystopie  » sérieuse » ( déjà celle  » jeunesse » peut me coller des sueurs froides quand j’y pense xD )

    1. Tu crois? Meuh c’est trop chouette ce genre de livres (mais la jeunesse risque de me donner des boutons … m’enfin, c’t’un autre sujet …). Il faudrait quand même tester !

  2. Ah, il est génial, n’est-ce pas. Quel monde, quelle richesse, quelle profondeur. Si tu veux en connaître un peu plus sur l’historique, tu peux lire « Le silence de la cité » du même auteur. C’est moins bien mais ça explique des choses. Quant à l’auteure, elle habite dans ma ville, en fait. Mais elle est originaire de France.

    1. Même des mois après, même si je le conseille tout le temps, je reste encore sans voix. Merci pour cette référence, je vais aller voir ^^ Aaah, d’accord, je ne savais pas pour l’auteure, chanceuse ^^

Chuchoter aux quatre vents

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